Sachs insaisissable

« Je parie de mettre dans mon lit, en huit jours, la femme la plus adulée, la plus fêtée, la plus aimée de Paris »*.
Maurice Sachs, en matière de séduction, ne semble craindre personne, ce que confirme Cocteau : « méfie toi de Maurice, c’est un charmeur ; il charme même Dieu »*. Max Jacob est prévenu, le lecteur aussi.
Séduisant certes, mais jamais aimé voilà ce qui semble son drame : « c’est une destinée assez singulière, en amour que la mienne. On ne m’a jamais résisté, tout au moins jamais repoussé, mais on ne m’a jamais aimé d’amour. »*
Affectivement perdu donc, mais toujours bien entouré, on le suit cherchant des modèles : Jacques BizetMaritain, Cocteau, Gide… Autant de déception de part et d’autre.
Ayant conscience de faire figure de repoussoir de par une dépravation qui ne fut pas uniquement morale,  Sachs sait se rendre agréable, et la conscience cruelle qu’il a de lui-même nous le rend très sympathique. Peut-être cette lucidité doit-elle un peu à la psychanalyse, à laquelle il rend hommage au détour d’un paragraphe du Sabbat ?
Cette franche introspection n’est pas sans rappeler Gide : « heureux Gide », nous dit-il « dont le professeur parlera en classe et dont on cachera encore les livres sous le traversin.»**
Maurice Sachs, témoin essentiel de son époque, exerce son œil critique sans relâche sur ses contemporains et le monde qui l’entoure.
D’autant qu’il navigue d’une tentation à l’autre : de la prêtrise, à la boisson, des États unis au marché noir. Sachs est un dilettante endetté : « toute la gravité du système repose sur l’intention : à-ton celle de payer un jour ? Oui je l’eus, je fus en toutes circonstances certain de payer un jour… »** Et c’est par une vie d’errance et d’échecs qu’il va payer. On lui est reconnaissant de s’être tant brûlé les ailes et de nous faire ainsi profiter de ses errements. Accumulant les expériences pour, dit-il, s’en servir dans ses romans, il attend trop. À cet égard, ses lettres de captivité, les dernières, sont touchantes. À Hambourg, sous la contrainte du travail forcé, enfin libéré de la frivolité,  Sachs retrouve le plaisir d’écrire ses mémoires et ébauche de nombreux projets qui hélas, n’aboutiront pas. La littérature restera jusqu’au bout sa principale préoccupation. Mais que de détours !

G.V.

On réédite Maurice Sachs, Chronique joyeuse et scandaleuse, chez Libretto, Phébus :
son passage dans le milieu de l’art, son premier amour féminin  et son voyage dans la bonne société américaine au temps de la prohibition sont au programme !

*   La chasse à courre
** Le Sabbat

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Une lecture de 14

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L’auteur dit avoir bûché son sujet, beaucoup lu : JüngerChevallier… On lui en sait gré et la précision factuelle de son roman ne nous détrompe pas. On trouve tout dans le 14 de Jean Echenoz ; il maîtrise son sujet dans le détail, très précis sans être ennuyeux, on vit la guerre dans son intégralité durant 124 pages. C’est un tour de force dont l’efficacité réside dans une écriture clinique dénuée d’empathie, presque une écriture d’entomologiste, celle d’Orage d’acier, mais en plus ramassée ; l’avantage de la distance face aux évènements.

L’ironie de l’auteur nous rappelle, si besoin, l’absurdité de la guerre, du commandement distribuant de l’alcool et faisant passer l’ivresse pour du courage, des ordres, des marches sans fin, des fournitures couleur vive ou brillante, et enfin des tranchées : « sanglante barrière toujours renouvelée »*.

Dans ces conditions, pour en revenir, la bravoure au combat compte moins que la chance : rien ne vaut une bonne blessure. Face au déluge d’obus et de balles, il n’y a rien à espérer ; cependant, ceux qui en reviennent seront décorés d’une médaille nouvellement créée : la croix de guerre, pour leur « conduite exceptionnelle ».

14 est un livre juste qu’on fera certainement lire aux écoliers, mais qui néanmoins laisse en chemin une part d’émotion et l’on tremble à l’idée que bientôt (malgré le déluge d’évènements prévus les prochaines années) : « la mort de [ces] millions d’inconnus nous chatouille à peine et presque moins désagréablement qu’un courant d’air »*.

G.V.

ProustLe temps retrouvé

Image : dessin de Marcel Capy (1916).

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Lucette Destouches a 100 ans

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Céline, Lucette et le chat Bébert

Mme Lucette Destouches, née Almanzor, veuve de Louis-Ferdinand Céline fête aujourd’hui ses 100 ans dans la fameuse maison de Meudon où l’écrivain vécut avec elle ses dernières années. Pour saluer cette longévité remarquable, rappelons par cet extrait de Nord que sous le surnom de Lili elle est l’un des principaux personnages des derniers romans de Céline.

« La Vigue !… Lili ?… tu l’as vue ? »

Elle était partie de l’autre fauteuil…

« Elle est sortie avec Bébert ! »

Nom de Dieu, il l’avait laissée !

« Tu l’as pas retenue ?

— Et toi ? »

C’est vrai j’aurais dû me méfier, fatigue, pas fatigue, la manie de Lili s’en foutre que ce soit défendu, sortir coûte que coûte… fugueuse dans un sens… elle me l’avait fait à Sartrouville, promené Bébert, onze heures du soir au bord de la Seine… les Allemands étaient en face, en reconnaissance, l’autre rive… forcément, elle et sa lampe, ils l’avaient visée… ptaf ! ptaf !… nous partions le lendemain, avec l’ambulance et les nourrissons et la pompe à incendie et les archives municipales… sept camions… Sartrouville… Saint-Jean-d’Angély… cet incident des coups de feu allemands… la berge en face… l’avait beaucoup amusée… je lui avais dit ce que j’en pensais… au diable, ce que je pensais !… je suis sûr là qu’elle était sortie juste parce que c’était défendu, et avec Bébert… j’attrape mes cannes… La Vigue me suit… un escalier… le couloir… nous montons… le tunnel… ah, je m’en doutais !… ah, c’est du propre ! le barouf de tout ! plein l’air de sirènes ! uuuuu ! peut-être un bombardement ?… j’entends pas de bombes… mais ptaf ! et rrrrr ! bataille de rue ? peut-être des parachutistes, des vrais, pas des rigolos comme nous… ça doit tirer au fusil… tout près… j’appelle…

« Lili !… Lili !…

— Voilà !… voilà !… »

Ah, elle est vivante !

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La mort d’une librairie

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Cela fait toujours un peu vieux jeu de s’en plaindre par les temps qui courent, mais bon sang ! les petites librairies de quartier tombent comme à Gravelotte. Si ce n’est pas le développement fulgurant de la vente sur Internet, c’est le prix de l’immobilier qui, à Paris tout spécialement, chasse le livre de ses ultimes bastions.

Dernier exemple en date, l’imminente disparition de la librairie Céline Poisat, sise au 102 rue du Cherche-Midi dans les locaux des premières éditions surréalistes (Au sans pareil, 1919) qui furent toujours occupés jusqu’à aujourd’hui par différents libraires (ainsi que le dit si bien Libération, « le décor paraît figé dans son jus »). On l’aura compris, c’est bien le prix délirant de la location qui a ici déterminé le sort de la malheureuse librairie. Probablement échauffée par la perspective de rentes faramineuses en cas d’installation d’une boutique à la mode, la propriétaire a décidé de se débarrasser de ce commerce décati. Le bail ne sera donc pas renouvelé au profit de la librairie, et ce malgré l’exceptionnelle mobilisation des riverains pour empêcher l’expulsion. Parmi ceux-ci, l’inénarrable Gérard Depardieu, qui loge en face, a lui-même tenté d’intervenir. En vain. Si Céline Poisat estime que la fermeture est maintenant inéluctable, il reste que la mairie de Paris pourrait à tout le moins contraindre la propriétaire de garder un commerce de livres. « Pour six mois tout au plus » estime la libraire, car l’adresse ne tardera sans doute pas à trouver une plus fructueuse utilité dès que la période de convenance sera passée…

Ceux qui voudraient faire un tour dans la librairie ont donc jusqu’à la fin du mois, dernier délai. Ils y trouveront, ma foi, de belles choses, comme ces Lettres de guerre de Jacques Vaché qui furent précisément l’une des premières publications des éditions Au sans pareil.

Lucien JUDE

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Le complexe de la voiture de fonction

Comment faire proche du peuple quand on est de gauche et au pouvoir ?

L’une des solutions réside indéniablement dans la manière de se déplacer. Marqueurs de classe s’il en est, et symbole de la dépravation financière et de l’obsession sécuritaire du précédent gouvernement, les transports jouent en politique un rôle important.

Nous avons donc vu fleurir récemment, et malgré ce temps automnal, des ministres sur des vélos, des quais de métropolitains et de RER et même, miracle de la nature, un président sur le quai d’une gare.

Il n’est pas question ici de revenir plus sur cette risible tentative d’enfumage. Tout le monde a pu le constater, les chauffeurs attendent au garde-à-vous au coin de la rue et les commandants de bord sur leur tarmac, prêts à reprendre du service une fois les journalistes disparus.

Donc, pour en savoir plus, et sans attendre l’imminente remise en marche du zeppelin à vocation écologique lors des déplacements transatlantiques, nous nous sommes replongés dans Les dossiers du Canard de juillet 1995, intitulés : Un été 81.

Dans l’article Us et costumes, barbus et coutumes, il est aussi beaucoup question de la gauche dans son rapport au transport. En 1981 donc, outre l’apprivoisement rapide du Glan (l’aviation d’État de l’époque) et de son champagne, est abordée l’épineuse question des voitures de fonction. On y apprend, ce qui ne nous parle plus beaucoup, que les ministres roulent en CX et les seconds couteaux en R5, voitures bas de gamme, nous précise le volatile bien conscient de notre inculture.

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Mais c’est aussi dans le relationnel que se joue la tentation de la sobriété. Hélas, ça coince, car non content de tutoyer à tout va les personnels des ministères, un membre de cabinet, cité par le Canard, raconte : « au début, nous avons tenté d’instaurer de nouvelles relations avec les chauffeurs, nous étions plus aimables, moins distants que nos prédécesseurs » . Et pour ce faire, quoi de mieux que de s’installer tout bonnement à côté desdits chauffeurs ? Seulement ces derniers, n’ont pas vraiment goûté la douce humilité de leur patron et ont exprimé leur préférence de : « voir Monsieur monter derrière comme tout le monde ».

Quelle déconvenue, on l’imagine, pour l’édile qui, mû par une naïveté rafraîchissante et peut-être la proximité de quelques journalistes, s’est vu ainsi rejeté grossièrement sur la banquette arrière !

Mais si l’on en croit l’expérience de 81, il ne faut pas trop s’en faire pour le nouveau gouvernement, la gauche a très vite pris ses marques au milieu des ors de la République, appréciant non seulement ses moyens de déplacement, mais aussi les fourneaux de ses cuisines…

GV

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Céline et les 35 heures

Décidément, Céline est un prophète. Voici, plus d’un demi-siècle à l’avance, des arguments de poids au secours de Martine Aubry.

S’il m’est permis de risquer un mot d’expérience, sur le tas, et puis comme médecin, des années, un peu partout sous les latitudes, il me semble à tout bien peser que 35 heures c’est maximum par bonhomme et par semaine au tarabustage des usines, sans tourner complètement bourrique.

Y pas que le vacarme des machines, partout où sévit la contrainte c’est du kif au même, entreprises, bureaux, magasins, la jacasserie des clientes c’est aussi casse-crâne écœurant qu’une essoreuse-broyeuse à bennes, partout où on obnubile l’homme pour en faire un aide- matériel, un pompeur à bénéfices, tout de suite c’est l’Enfer qui commence, 35 heures c’est déjà joli. La preuve c’est qu’on voit pas beaucoup des jeunes effrénés volontaires s’offrir à la conduite des tours, des fraiseuses racleuses chez Citron ou chez Robot C°, pas plus que de commis éperdus mourant d’adonner leur jeunesse à l’étalage chez Potin. Ça n’existe pas. L’instinct les détourne.

L.-F. Céline, Les Beaux draps (1941)

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Nouveau poème chinois

Notre ami Bruno Forestier, qui achève un beau voyage aux confins du Népal, nous envoie ce petit poème de Li Bai en guise d’annonce de son prochain retour.

Offert à un ami qui partait pour un long voyage

Le jour d’hier qui m’abandonne, je ne saurais le retenir ;
Le jour d’aujourd’hui qui trouble mon cœur, je ne saurais en écarter l’amertume.
Les oiseaux de passage arrivent déjà, par vols nombreux que nous ramène le vent d’automne.
Je vais monter au belvédère, et remplir ma tasse en regardant au loin.

Je songe aux grands poètes des générations passées ;
Je me délecte à lire leurs vers si pleins de grâce et de vigueur.
Moi aussi, je me sens une verve puissante et des inspirations qui voudraient prendre leur essor ;
Mais pour égaler ces sublimes génies, il faudrait s’élever jusqu’au ciel pur, et voir les astres de plus près.

C’est en vain qu’armé d’une épée, on chercherait à trancher le fil de l’eau ;
C’est en vain qu’en remplissant ma tasse, j’essaierais de noyer mon chagrin.
L’homme, dans cette vie, quand les choses ne sont pas en harmonie avec ses désirs,
Ne peut que se jeter dans une barque, les cheveux au vent, et s’abandonner au caprice des flots.

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Tant de gens qui écrivent…

Une prophétie que Gide met dans la bouche de Lafcadio :

Tant de gens qui écrivent et si peu de gens qui lisent ! C’est un fait : on lit de moins en moins… si j’en juge par moi, comme disait l’autre. Ça finira par une catastrophe ; quelle belle catastrophe, tout imprégnée d’horreur ! On foutra l’imprimé par dessus bord ; et ce sera miracle si le meilleur ne rejoint au fond le pire.

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Gide et le swag

Gide n’était-il pourtant pas swag ?

Comme si la très faible réputation d’André Gide auprès de la jeunesse ne suffisait pas, voici qu’on apprend que « gide » est désormais un adjectif de mode peu flatteur. Le Petit Journal de Canal +, interrogeant quelques fans du groupe Mindless Behavior à la sortie d’un concert, a fait cette édifiante découverte. Définition rapportée de gide : « quelqu’un qui ne sait pas s’habiller« . En bref, le contraire du swag.

On connaissait « swag » (de l’anglais to swagger, c’est-à-dire parader, frimer), mot qui a remplacé l’idée longtemps exprimée par l’indémodable « cool ». Aujourd’hui, quelqu’un est swag, a du swag, bref est frais (autre variante de cool, déjà ancienne de quelques années). Pour certains puristes, le swag n’est pas seulement une attitude vestimentaire, mais bien un tout formé par une personnalité et un style. En clair, n’est pas swag qui veut ; est swag celui qui par son charisme, son attitude, le paraîtra aux yeux des autres. Tout cela est compliqué…

Naturellement, il fallait un contraire à ce concept hautement philosophique. La négation « pas swag » ne pouvant y suffire, on découvre donc le mot « gide ». Pourquoi « gide » ? C’est ce que nous ne saurions dire pour le moment… D’après nos recherches, l’adjectif ne semble en tout cas pas venir d’Amérique. Alors serait-il bien de chez nous ? Et dû au vrai André Gide ? Nous nous refusons à le croire.

LJ

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Quand les généraux français lisaient « Ric et Rac »

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Source Gallica

Les gradés français ont toujours eu soin de bien lire, ceci pour bien diriger. Lucien Rebatet donne un intéressant témoignage de cette disposition à la lecture, du temps où nos meilleurs généraux attendaient vaillamment la reprise de la lutte dans la bonne ville de Vichy :

[Le capitaine Z.] portait sous le bras un bouquin jaune : Les Trophées du seigneur José Maria de Heredia. Je ne pus m’empêcher de manifester quelque surprise devant cette lecture parnassienne et insolite.

— Vous pouvez rire, fit-il, mais c’est pour m’apprendre à rédiger bref.

Un ou deux jours plus tard, en flânant au-dessus de la source des Célestins, je surprenais sans le vouloir les lectures intimes d’un général à trois étoiles. Assis derrière un petit kiosque, au bord d’une allée écartée, il était plongée profondément dans Ric et Rac.

Quand je racontai la chose, on rit beaucoup et on ne me crut pas trop. Mais à quelques temps de là, un de mes amis à son tour tomba sur un général qui lisait Ric et Rac. À sa description, je compris que ce n’était pas le mien.

Lucien Rebatet, Les Décombres

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Révolutions et élections

La barricade de la rue Soufflot, 24 juin 1848, par Horace Vernet

On cache beaucoup de choses aux Français en ces temps d’élection. Et par exemple la vraie nature du Front de gauche qui, au soulagement général des possédants, n’a pas fait le score attendu. Dieu merci, les médias ont veillé au grain. Ainsi, trois jours avant le premier tour, les honnêtes gens qui lisent Le Monde ont pu se féliciter de lire un courageux article dénonçant les références abjectes de M. Mélenchon. Que l’on y songe un peu, ce tribun rouge cite tranquillement Robespierre et Saint-Just, les « théoriciens de la Terreur » ! Et on laisse faire ça aujourd’hui, en plein XXIe siècle, à l’heure où le capitalisme a tant besoin d’être soutenu ! C’est écœurant.

De son côté, le « Petit Journal » de Canal +, toujours aussi impertinent, n’a pas manqué non plus de remarquer les drapeaux rouges de l’URSS qui flottaient lors de certains meetings de Jean-Luc Mélenchon. Et aussitôt d’en conclure qu’il y avait là de bien sinistres étendards qu’il eût mieux valu retirer comme Mme Le Pen dissimule ses nostalgiques de Vichy.

Mais puisque l’on parle de références révolutionnaires, voyons justement desquelles il s’agit lorsqu’elles sont utilisées par les deux principales formations de gauche, Front de Gauche et Parti Socialiste.

Chez M. Mélenchon, on n’y va pas par quatre chemins : on cite fièrement le Comité de salut public de 1793, la révolution ouvrière de juin 1848 et la Commune de 1871. Cela se passe de commentaire.

M. Hollande est plus ambigu. Tout en prenant des poses à la Jaurès, il prétend sans doute faire aussi bien en invoquant à son tour l’héritage révolutionnaire ; mais de quelles révolutions parle-t-il ?

De 1789 tout d’abord : on remarque qu’il s’agit là d’une référence bien plus paisible que 1793. Bien plus bourgeoise aussi. Il aurait pu, avec un peu d’audace, citer 1792 et la chute de la monarchie, mais non, il s’en tiendra à 89 et aux « grands principes », annonçant même être prêt à faire siéger l’Assemblée jusqu’au 4 août… Si ce n’est pas un clin d’œil révolutionnaire !

La seconde date invoquée est plus curieuse : 1830. Les Trois glorieuses, révolution ouvrière à son départ et bourgeoise à son arrivée, voilà qui découvre un peu plus son homme. Car veut-il nous faire croire que le roi des Français installé à cette occasion était bien préférable au roi de France qui le précédait sur le trône ? Que ce règne louis-philippard où prospérèrent comme jamais la Banque et la Finance qu’il entend combattre est une joyeuse référence à prendre en modèle ?

On tirera les conclusions qui s’imposent avec la troisième date citée par M. Hollande : 1848. Un point commun avec Mélenchon ? Certainement pas ! Il s’agit bien entendu de la révolution de février 1848, celle qui chassa Louis-Philippe pour installer au pouvoir une saine assemblée bourgeoise. Les complications intervenues ensuite par la faute de ces bruyants communistes à la tête desquels étaient Blanqui ou Barbès, voilà qui est nettement moins louable. Il va de soi que le Parti socialiste ne saurait accepter de pareils braillards et les périlleuses idées dont ils sont porteurs. D’ailleurs, quoi de moins étonnant de voir la Commune de Paris et ses 20 000 cadavres jetée aux oubliettes de la Hollandie ?

Décidément, l’Histoire nous renseigne mieux qu’un programme. Par ces références soi-disant révolutionnaires, M. Hollande montre à ses électeurs qu’il sera l’ami des honnêtes gens. Nous voilà soulagés.

K.

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Placandis Narcissae manibus

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Pour apaiser les mânes de Narcissa :

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Dans le Jardin botanique de Montpellier, le Cénotaphe de Narcissa, la fille du poète Edward Young, qui a tant fait rêver Gide et Valéry :

Narcissæ placandis manibus.

Ô frères ! tristes lys, je languis de beauté
Pour m’ètre désiré dans votre nudité,
Et vers vous, Nymphe, Nymphe, ô Nymphe des fontaines,
Je viens au pur silence offrir mes larmes vaines.

(suite)

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Comment le « Nouvel Obs » réinvente la publicité rédactionnelle

Dans son article intitulé : « Petits, mais costauds : la folie Folio 2 euros », Anne Crignon, du Nouvel Observateur, nous livre le cadeau d’anniversaire qu’elle a décidé d’offrir à Gallimard pour fêter les 10 ans de la collection Folio 2 euros.

Le principe est simple : vanter une idée originale, un succès foudroyant, une réussite autant littéraire qu’économique, et au passage cirer copieusement quelques pompes et jeter les concurrents aux oubliettes.

Voici comment la chose est présentée : avant, pour l’étudiant fauché, il y avait de petits livres de poche, forcément Folio, Madame Crignon ne connaissant apparemment pas d’autre maison, et forcément neufs (c’est un peu trivial de parler de livres d’occasion pour les pauvres quand on fête un anniversaire chez Gallimard, abstenons-nous).

« Et puis il arriva qu’un jour, chez Gallimard, un éditeur nommé Yvon Girard décida de faire de ce principe une ligne éditoriale : de grands auteurs à petits prix et petits textes. La série démarra avec l’euro en janvier 2002, par « Lettre au père », de Kafka, 96 pages. Succès immédiat. »

Ce brave Yvon qui, précise Anne, est depuis bras droit d’Antoine Gallimard (ça peut toujours servir), touché par la grâce, venait d’inventer une ligne éditoriale à lui tout seul, à moins qu’il n’ait fait que reprendre la bonne idée de Librio et de Mille et une nuits qui, depuis 1994 et 1993, publient sous cette forme de nombreux ouvrages avec des choix éditoriaux originaux. Malheureusement, on ne pourra pas compter sur Madame Crignon pour nous éclairer sur ce point.

Quand au « succès immédiat » et, aux 300 titres de la collection Folio 2 euros, Anne oublie que Librio compte 500 titres et Mille et une nuits à peu près autant… Mais, ça suffit, me direz-vous, ce n’est pas leur anniversaire à eux !

Et puis qu’importe si ces petits Folio 2 euros (contrairement aux Mille et une nuits par exemple) défigurent votre bibliothèque en affichant le prix sur le dos (mais aussi sur la couverture et la quatrième de couverture, c’est une si belle affaire !), car, parler d’argent ça ne se fait pas dans le monde de Madame Crignon, pas comme ces libraires qui : « s’agacent toutefois quand déferlent ces minilivres, car chaque ouvrage ne leur fait gagner qu’une vingtaine de centimes d’euro. D’autres sont des poètes, ils pensent que l’important, c’est de faire lire ».

Des libraires qui pensent gagner de l’argent en vendant des livres, quelle vulgarité (surtout si ça rogne les marges des éditeurs) ! Chez Gallimard on est poète et on n’a jamais aucun souci de la rentabilité. À se demander pourquoi, en vrai poète, Gallimard ne donne pas ses livres plutôt que de les vendre, mais c’est un autre débat.

Enfin, nous dit Madame Crignon avec gourmandise, Folio 2 euros, qui est une maison bien tenue, va désormais proposer des quizz littéraires pour les vacances, « du marketing au sens noble du terme » comme on dit chez Gallimard où on est poète.

Heureusement, qu’Anne est là pour rattraper le coup et préciser que contrairement à ce que l’on trouve dans ses articles : « l’offre est si variée que chaque lecteur y trouvera son bonheur ».

GV

Ps : signalons que Madame Crignon s’était déjà distinguée récemment en publiant dans le Nouvel Observateur un élogieux article d’une confrère du …Nouvel Observateur.

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Un roman : « Les Thibault » de Roger Martin du Gard

Couverture du premier volume des "Thibault".

Ce sont de vieux bouquins jaunis, découverts dans la bibliothèque grand-paternelle. La saga des Thibault, dont les premiers livres ont été achetés, à en croire la couverture, dans leur 8e édition de 1922, alors que Roger Martin du Gard n’avait même pas fini le 3e tome – sur 8 (7+ l’épilogue, grand absent de ladite bibliothèque). Les premières pages ne sont même pas toutes coupées, celles qui annoncent pendant 11 volumes (certains tomes se décomposent en plusieurs livres) les mêmes informations, le nombre de tirages, les livres déjà parus… On découvre au fil des pages, placés et déplacés au hasard des lectures successives, de petits feuillets publicitaires de la Nouvelle Revue Française, arborant en grosses lettres des noms comme celui de Gide.

(ATTENTION ! La suite révèle l’intrigue principale du roman)

Les Thibault est peut-être le plus long roman français jamais écrit si l’on excepte l’œuvre monumentale de Proust. Le titre semble ambigu dans un premier temps : dans la première partie, Le Cahier gris, les héros ne sont pas deux Thibault, mais seulement l’un d’eux, Jacques, et son ami Daniel de Fontanin. Le roman commence comme tous les romans imaginables, avec l’histoire d’un amour impossible, celui qui unit Jacques, fils de bourgeois catholique et Daniel, protestant de niveau social élevé malgré les frasques d’un père plus que volage. La correspondance des deux adolescents, surprise par leur professeur sous la forme d’un cahier gris, provoque un drame qui les pousse à fuir ensemble à Marseille, d’où ils veulent s’embarquer pour l’Afrique. Ce projet avorte, et ils doivent retourner à Paris sous la bonne garde d’Antoine, le frère aîné de Jacques.

Ces événements nous conduisent à la deuxième partie du roman, Le Pénitencier. Daniel et sa famille sont laissés largement en arrière, et l’intrigue se concentre essentiellement sur les deux frères et les relations qu’ils entretiennent – plus exactement sur les efforts multipliés d’Antoine pour nouer une relation de confiance et d’amitié avec son cadet. Le titre se réfère cette fois à l’institution pour jeunes délinquants où se retrouve Jacques, institution dont son père est le fondateur. Le fossé qui se creuse entre Jacques et son père Oscar Thibault est cette fois devenu complètement infranchissable.

La Belle Saison marque un tournant dans l’œuvre. Alors que la vie de Daniel s’est pour ainsi dire presque complètement effacée, celle de Jacques perd nettement de son intérêt – et pour cause, pourra-t-on dire, puisque c’est justement la « belle saison » est surtout pour lui la grande période de l’ennui. Heureusement pour le lecteur, qui n’a pas, lui, vocation à s’ennuyer, l’intrigue se resserre un peu plus d’Antoine, de ces combats en tant que médecin et de sa découverte de l’amour dans la personne de la belle Rachel. Mais alors que le frère aîné s’aveugle dans sa passion, un autre drame se joue, décisif celui-là : Jacques se retrouve pris entre deux feux, celui de son amour incestueux pour sa sœur par adoption Gise et celui de son amour paradoxal pour la petite sœur de Daniel, Jenny, qui non contente d’être protestante, le déteste. Cette accumulation de problèmes personnels le pousse à accomplir l’acte irréparable.

Contrairement à ce que pense son père, Jacques n’est pas parti se tuer, il a seulement rejoint les rangs des socialistes révolutionnaires genevois. C’est ce que découvre son frère Antoine à l’issue de la quatrième partie, La Consultation. Sans grand intérêt pour l’intrigue, c’est pourtant une étape intéressante dans l’évolution du personnage d’Antoine, qui, ayant fait de son art médical un rempart contre la vie, continue sa découverte de l’humanité. Avec La Sorellina, titre d’une nouvelle à caractère autobiographique écrite par Jacques, la saga des Thibault prend une tournure inattendue et quelque peu décevante, qui est malheureusement également le signe des trois livres composant la longue septième partie. L’avant-dernière, La Mort du père, mêle déjà de façon plus ou moins heureuse le ton romanesque des premiers livres à celui militant et – osons le mot – souvent barbant des derniers.

La septième partie s’intitule L’Été 1914. Sans doute tout est-il dit avec ces mots. Elle décrit l’ascension inexorable de la Grande Guerre, les espoirs de plus en plus futiles auxquels se raccrochent les civils et quelques diplomates (Antoine ayant des accointances au ministère) et les combats de plus en plus absurdes de l’Internationale Ouvrière à laquelle appartient Jacques. Le ton militant et aride, un peu sottement coupé par des pages d’insipide niaiserie relatant les amours de Jenny et de Jacques, rend la lecture difficile, et l’on salue avec reconnaissance les retours faits auprès d’Antoine et des ses amis, dont les conversations et les inquiétudes, rendues avec justesse, témoignent mieux de l’effervescence qui règne alors en Europe que les colères et trop longs discours d’un Jacques. Les derniers chapitres renouent avec l’écriture romanesque, bien que celle-ci diffère presque autant de celle des premières parties que du manifeste. Mais le charme est pour ainsi dire brisé : le lecteur ne sait plus s’il lit un roman (historique) ou un programme politique, et le changement de ton (pour salutaire qu’il soit) est plus déstabilisant qu’autre chose. Si on ne peut occulter le fait que la rédaction de l’œuvre s’étale sur dix-huit ans (1922-1840), ce qui expliquerait assez bien la difficile cohésion d’un volume à l’autre, on peut en revanche regretter dans la dernière partie l’absence totale de Daniel, lâchement abandonné à son sort dans sa garnison de Lunéville et l’oubli quasi absolu d’Antoine après son départ pour le front – on le retrouve cependant dans l’Epilogue, qui relate sa lente agonie après qu’il a été gazé (malheureusement, ne possédant pas ce dernier volume, il m’est impossible d’en dire plus).

Notons enfin deux caractéristiques de l’écriture de Roger Martin du Gard : d’abord, que tous les protagonistes donnent à tour de bras des « coups de rein » (vigoureux la plupart du temps) ; ensuite que l’auteur a pour grande qualité de rendre palpables aussi bien les accents que les manières de parler, sans les transformer en caricatures et de créer ainsi des personnages bien réels, donnant une véritable présence et un ancrage fort dans la réalité à l’ensemble de l’œuvre.

LOULOTTE

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Qui est l’inventeur de l’acte gratuit ?

L'acte gratuit de Lafcadio par Jean-Émile Laboureur

En publiant Les Caves du Vatican en 1914, André Gide marqua à sa façon cette année charnière. Les réactions des lecteurs furent en effet nombreuses : quelques-uns, dont le pudibond Claudel, furent choqués par la « révélation » d’une homosexualité assumée, tandis que d’autres, plus nombreux, retinrent la mise en scène de l’acte gratuit qui voit le personnage de Lafcadio précipiter du train une personne inconnue. Assez étonnamment, c’est bien l’acte gratuit qui a retenu l’attention générale, notamment parmi les futurs auteurs dadaïstes, alors même que Gide n’y attachait qu’une importance toute relative. Aujourd’hui encore, c’est à peu près tout ce qu’on retient des Caves du Vatican.

Mais Gide a-t-il trouvé tout seul cette idée si pleine d’avenir en littérature ?

Un passage amer du livre Amitiés et rencontres (1970) de Jules Romains (1885-1972) laisse entendre que non. Comme beaucoup d’écrivains tatillons, l’auteur de Knock n’est même pas loin de crier au plagiat, soulignant le récent précédent que constituait son livre Les Copains et sa référence à l’acte pur :

Je me rappelle encore ce jour de 1913 où Gide, qui venait de les recevoir et de leur consacrer dans la Revue une note pleine de bienveillance, me parla des Copains (qui venaient de paraître chez Figuière). La conversation avait lieu au sortir de la boutique, rue Madame, où la N.R.F. logeait alors.

Gide me dit : « Vous devez être content d’avoir écrit ce livre. Dans la création littéraire l’élément comique n’est nullement à dédaigner. »

Or, l’année suivante paraissaient Les Caves du Vatican. Je n’étais pas assez familier de Gide pour savoir de quand au juste dataient la conception de cette œuvre, et sa découverte de la place qui peut revenir au comique dans la pensée et dans le style. Autrement dit, il m’était impossible de mesurer la part qu’avaient pu avoir Les Copains, à titre de précédent et d’exemple, dans l’élaboration des Caves. Ce que l’on pouvait affirmer avec certitude, c’est que Les Copains ne devaient rien aux Caves, en particulier quand Bénin célèbre dans Les Copains les vertus de l’acte gratuit et de l’acte pur.

Ce qui n’a point empêché plus d’un juge soi-disant clairvoyant, et même plus d’un lecteur, d’attribuer à Gide une antériorité en la matière. Comme si, en fait de priorité, dans la mesure où la question se pose, c’était l’âge respectif des écrivains qui comptait, et non l’âge des œuvres.

Je dois dire qu’à ma connaissance Gide ne s’est jamais servi lui-même de ce faux argument.

La question est donc là : Gide a-t-il oui ou non trouvé l’inspiration chez Jules Romains ?

LJ

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