Sachs insaisissable

« Je parie de mettre dans mon lit, en huit jours, la femme la plus adulée, la plus fêtée, la plus aimée de Paris »*.
Maurice Sachs, en matière de séduction, ne semble craindre personne, ce que confirme Cocteau : « méfie toi de Maurice, c’est un charmeur ; il charme même Dieu »*. Max Jacob est prévenu, le lecteur aussi.
Séduisant certes, mais jamais aimé voilà ce qui semble son drame : « c’est une destinée assez singulière, en amour que la mienne. On ne m’a jamais résisté, tout au moins jamais repoussé, mais on ne m’a jamais aimé d’amour. »*
Affectivement perdu donc, mais toujours bien entouré, on le suit cherchant des modèles : Jacques BizetMaritain, Cocteau, Gide… Autant de déception de part et d’autre.
Ayant conscience de faire figure de repoussoir de par une dépravation qui ne fut pas uniquement morale,  Sachs sait se rendre agréable, et la conscience cruelle qu’il a de lui-même nous le rend très sympathique. Peut-être cette lucidité doit-elle un peu à la psychanalyse, à laquelle il rend hommage au détour d’un paragraphe du Sabbat ?
Cette franche introspection n’est pas sans rappeler Gide : « heureux Gide », nous dit-il « dont le professeur parlera en classe et dont on cachera encore les livres sous le traversin.»**
Maurice Sachs, témoin essentiel de son époque, exerce son œil critique sans relâche sur ses contemporains et le monde qui l’entoure.
D’autant qu’il navigue d’une tentation à l’autre : de la prêtrise, à la boisson, des États unis au marché noir. Sachs est un dilettante endetté : « toute la gravité du système repose sur l’intention : à-ton celle de payer un jour ? Oui je l’eus, je fus en toutes circonstances certain de payer un jour… »** Et c’est par une vie d’errance et d’échecs qu’il va payer. On lui est reconnaissant de s’être tant brûlé les ailes et de nous faire ainsi profiter de ses errements. Accumulant les expériences pour, dit-il, s’en servir dans ses romans, il attend trop. À cet égard, ses lettres de captivité, les dernières, sont touchantes. À Hambourg, sous la contrainte du travail forcé, enfin libéré de la frivolité,  Sachs retrouve le plaisir d’écrire ses mémoires et ébauche de nombreux projets qui hélas, n’aboutiront pas. La littérature restera jusqu’au bout sa principale préoccupation. Mais que de détours !

G.V.

On réédite Maurice Sachs, Chronique joyeuse et scandaleuse, chez Libretto, Phébus :
son passage dans le milieu de l’art, son premier amour féminin  et son voyage dans la bonne société américaine au temps de la prohibition sont au programme !

*   La chasse à courre
** Le Sabbat

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Une lecture de 14

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L’auteur dit avoir bûché son sujet, beaucoup lu : JüngerChevallier… On lui en sait gré et la précision factuelle de son roman ne nous détrompe pas. On trouve tout dans le 14 de Jean Echenoz ; il maîtrise son sujet dans le détail, très précis sans être ennuyeux, on vit la guerre dans son intégralité durant 124 pages. C’est un tour de force dont l’efficacité réside dans une écriture clinique dénuée d’empathie, presque une écriture d’entomologiste, celle d’Orage d’acier, mais en plus ramassée ; l’avantage de la distance face aux évènements.

L’ironie de l’auteur nous rappelle, si besoin, l’absurdité de la guerre, du commandement distribuant de l’alcool et faisant passer l’ivresse pour du courage, des ordres, des marches sans fin, des fournitures couleur vive ou brillante, et enfin des tranchées : « sanglante barrière toujours renouvelée »*.

Dans ces conditions, pour en revenir, la bravoure au combat compte moins que la chance : rien ne vaut une bonne blessure. Face au déluge d’obus et de balles, il n’y a rien à espérer ; cependant, ceux qui en reviennent seront décorés d’une médaille nouvellement créée : la croix de guerre, pour leur « conduite exceptionnelle ».

14 est un livre juste qu’on fera certainement lire aux écoliers, mais qui néanmoins laisse en chemin une part d’émotion et l’on tremble à l’idée que bientôt (malgré le déluge d’évènements prévus les prochaines années) : « la mort de [ces] millions d’inconnus nous chatouille à peine et presque moins désagréablement qu’un courant d’air »*.

G.V.

ProustLe temps retrouvé

Image : dessin de Marcel Capy (1916).

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Lucette Destouches a 100 ans

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Céline, Lucette et le chat Bébert

Mme Lucette Destouches, née Almanzor, veuve de Louis-Ferdinand Céline fête aujourd’hui ses 100 ans dans la fameuse maison de Meudon où l’écrivain vécut avec elle ses dernières années. Pour saluer cette longévité remarquable, rappelons par cet extrait de Nord que sous le surnom de Lili elle est l’un des principaux personnages des derniers romans de Céline.

« La Vigue !… Lili ?… tu l’as vue ? »

Elle était partie de l’autre fauteuil…

« Elle est sortie avec Bébert ! »

Nom de Dieu, il l’avait laissée !

« Tu l’as pas retenue ?

— Et toi ? »

C’est vrai j’aurais dû me méfier, fatigue, pas fatigue, la manie de Lili s’en foutre que ce soit défendu, sortir coûte que coûte… fugueuse dans un sens… elle me l’avait fait à Sartrouville, promené Bébert, onze heures du soir au bord de la Seine… les Allemands étaient en face, en reconnaissance, l’autre rive… forcément, elle et sa lampe, ils l’avaient visée… ptaf ! ptaf !… nous partions le lendemain, avec l’ambulance et les nourrissons et la pompe à incendie et les archives municipales… sept camions… Sartrouville… Saint-Jean-d’Angély… cet incident des coups de feu allemands… la berge en face… l’avait beaucoup amusée… je lui avais dit ce que j’en pensais… au diable, ce que je pensais !… je suis sûr là qu’elle était sortie juste parce que c’était défendu, et avec Bébert… j’attrape mes cannes… La Vigue me suit… un escalier… le couloir… nous montons… le tunnel… ah, je m’en doutais !… ah, c’est du propre ! le barouf de tout ! plein l’air de sirènes ! uuuuu ! peut-être un bombardement ?… j’entends pas de bombes… mais ptaf ! et rrrrr ! bataille de rue ? peut-être des parachutistes, des vrais, pas des rigolos comme nous… ça doit tirer au fusil… tout près… j’appelle…

« Lili !… Lili !…

— Voilà !… voilà !… »

Ah, elle est vivante !

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La mort d’une librairie

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Cela fait toujours un peu vieux jeu de s’en plaindre par les temps qui courent, mais bon sang ! les petites librairies de quartier tombent comme à Gravelotte. Si ce n’est pas le développement fulgurant de la vente sur Internet, c’est le prix de l’immobilier qui, à Paris tout spécialement, chasse le livre de ses ultimes bastions.

Dernier exemple en date, l’imminente disparition de la librairie Céline Poisat, sise au 102 rue du Cherche-Midi dans les locaux des premières éditions surréalistes (Au sans pareil, 1919) qui furent toujours occupés jusqu’à aujourd’hui par différents libraires (ainsi que le dit si bien Libération, « le décor paraît figé dans son jus »). On l’aura compris, c’est bien le prix délirant de la location qui a ici déterminé le sort de la malheureuse librairie. Probablement échauffée par la perspective de rentes faramineuses en cas d’installation d’une boutique à la mode, la propriétaire a décidé de se débarrasser de ce commerce décati. Le bail ne sera donc pas renouvelé au profit de la librairie, et ce malgré l’exceptionnelle mobilisation des riverains pour empêcher l’expulsion. Parmi ceux-ci, l’inénarrable Gérard Depardieu, qui loge en face, a lui-même tenté d’intervenir. En vain. Si Céline Poisat estime que la fermeture est maintenant inéluctable, il reste que la mairie de Paris pourrait à tout le moins contraindre la propriétaire de garder un commerce de livres. « Pour six mois tout au plus » estime la libraire, car l’adresse ne tardera sans doute pas à trouver une plus fructueuse utilité dès que la période de convenance sera passée…

Ceux qui voudraient faire un tour dans la librairie ont donc jusqu’à la fin du mois, dernier délai. Ils y trouveront, ma foi, de belles choses, comme ces Lettres de guerre de Jacques Vaché qui furent précisément l’une des premières publications des éditions Au sans pareil.

Lucien JUDE

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Le complexe de la voiture de fonction

Comment faire proche du peuple quand on est de gauche et au pouvoir ?

L’une des solutions réside indéniablement dans la manière de se déplacer. Marqueurs de classe s’il en est, et symbole de la dépravation financière et de l’obsession sécuritaire du précédent gouvernement, les transports jouent en politique un rôle important.

Nous avons donc vu fleurir récemment, et malgré ce temps automnal, des ministres sur des vélos, des quais de métropolitains et de RER et même, miracle de la nature, un président sur le quai d’une gare.

Il n’est pas question ici de revenir plus sur cette risible tentative d’enfumage. Tout le monde a pu le constater, les chauffeurs attendent au garde-à-vous au coin de la rue et les commandants de bord sur leur tarmac, prêts à reprendre du service une fois les journalistes disparus.

Donc, pour en savoir plus, et sans attendre l’imminente remise en marche du zeppelin à vocation écologique lors des déplacements transatlantiques, nous nous sommes replongés dans Les dossiers du Canard de juillet 1995, intitulés : Un été 81.

Dans l’article Us et costumes, barbus et coutumes, il est aussi beaucoup question de la gauche dans son rapport au transport. En 1981 donc, outre l’apprivoisement rapide du Glan (l’aviation d’État de l’époque) et de son champagne, est abordée l’épineuse question des voitures de fonction. On y apprend, ce qui ne nous parle plus beaucoup, que les ministres roulent en CX et les seconds couteaux en R5, voitures bas de gamme, nous précise le volatile bien conscient de notre inculture.

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Mais c’est aussi dans le relationnel que se joue la tentation de la sobriété. Hélas, ça coince, car non content de tutoyer à tout va les personnels des ministères, un membre de cabinet, cité par le Canard, raconte : « au début, nous avons tenté d’instaurer de nouvelles relations avec les chauffeurs, nous étions plus aimables, moins distants que nos prédécesseurs » . Et pour ce faire, quoi de mieux que de s’installer tout bonnement à côté desdits chauffeurs ? Seulement ces derniers, n’ont pas vraiment goûté la douce humilité de leur patron et ont exprimé leur préférence de : « voir Monsieur monter derrière comme tout le monde ».

Quelle déconvenue, on l’imagine, pour l’édile qui, mû par une naïveté rafraîchissante et peut-être la proximité de quelques journalistes, s’est vu ainsi rejeté grossièrement sur la banquette arrière !

Mais si l’on en croit l’expérience de 81, il ne faut pas trop s’en faire pour le nouveau gouvernement, la gauche a très vite pris ses marques au milieu des ors de la République, appréciant non seulement ses moyens de déplacement, mais aussi les fourneaux de ses cuisines…

GV

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Céline et les 35 heures

Décidément, Céline est un prophète. Voici, plus d’un demi-siècle à l’avance, des arguments de poids au secours de Martine Aubry.

S’il m’est permis de risquer un mot d’expérience, sur le tas, et puis comme médecin, des années, un peu partout sous les latitudes, il me semble à tout bien peser que 35 heures c’est maximum par bonhomme et par semaine au tarabustage des usines, sans tourner complètement bourrique.

Y pas que le vacarme des machines, partout où sévit la contrainte c’est du kif au même, entreprises, bureaux, magasins, la jacasserie des clientes c’est aussi casse-crâne écœurant qu’une essoreuse-broyeuse à bennes, partout où on obnubile l’homme pour en faire un aide- matériel, un pompeur à bénéfices, tout de suite c’est l’Enfer qui commence, 35 heures c’est déjà joli. La preuve c’est qu’on voit pas beaucoup des jeunes effrénés volontaires s’offrir à la conduite des tours, des fraiseuses racleuses chez Citron ou chez Robot C°, pas plus que de commis éperdus mourant d’adonner leur jeunesse à l’étalage chez Potin. Ça n’existe pas. L’instinct les détourne.

L.-F. Céline, Les Beaux draps (1941)

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Nouveau poème chinois

Notre ami Bruno Forestier, qui achève un beau voyage aux confins du Népal, nous envoie ce petit poème de Li Bai en guise d’annonce de son prochain retour.

Offert à un ami qui partait pour un long voyage

Le jour d’hier qui m’abandonne, je ne saurais le retenir ;
Le jour d’aujourd’hui qui trouble mon cœur, je ne saurais en écarter l’amertume.
Les oiseaux de passage arrivent déjà, par vols nombreux que nous ramène le vent d’automne.
Je vais monter au belvédère, et remplir ma tasse en regardant au loin.

Je songe aux grands poètes des générations passées ;
Je me délecte à lire leurs vers si pleins de grâce et de vigueur.
Moi aussi, je me sens une verve puissante et des inspirations qui voudraient prendre leur essor ;
Mais pour égaler ces sublimes génies, il faudrait s’élever jusqu’au ciel pur, et voir les astres de plus près.

C’est en vain qu’armé d’une épée, on chercherait à trancher le fil de l’eau ;
C’est en vain qu’en remplissant ma tasse, j’essaierais de noyer mon chagrin.
L’homme, dans cette vie, quand les choses ne sont pas en harmonie avec ses désirs,
Ne peut que se jeter dans une barque, les cheveux au vent, et s’abandonner au caprice des flots.

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