Tant de gens qui écrivent…

Une prophétie que Gide met dans la bouche de Lafcadio :

Tant de gens qui écrivent et si peu de gens qui lisent ! C’est un fait : on lit de moins en moins… si j’en juge par moi, comme disait l’autre. Ça finira par une catastrophe ; quelle belle catastrophe, tout imprégnée d’horreur ! On foutra l’imprimé par dessus bord ; et ce sera miracle si le meilleur ne rejoint au fond le pire.

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Gide et le swag

Gide n’était-il pourtant pas swag ?

Comme si la très faible réputation d’André Gide auprès de la jeunesse ne suffisait pas, voici qu’on apprend que « gide » est désormais un adjectif de mode peu flatteur. Le Petit Journal de Canal +, interrogeant quelques fans du groupe Mindless Behavior à la sortie d’un concert, a fait cette édifiante découverte. Définition rapportée de gide : « quelqu’un qui ne sait pas s’habiller« . En bref, le contraire du swag.

On connaissait « swag » (de l’anglais to swagger, c’est-à-dire parader, frimer), mot qui a remplacé l’idée longtemps exprimée par l’indémodable « cool ». Aujourd’hui, quelqu’un est swag, a du swag, bref est frais (autre variante de cool, déjà ancienne de quelques années). Pour certains puristes, le swag n’est pas seulement une attitude vestimentaire, mais bien un tout formé par une personnalité et un style. En clair, n’est pas swag qui veut ; est swag celui qui par son charisme, son attitude, le paraîtra aux yeux des autres. Tout cela est compliqué…

Naturellement, il fallait un contraire à ce concept hautement philosophique. La négation « pas swag » ne pouvant y suffire, on découvre donc le mot « gide ». Pourquoi « gide » ? C’est ce que nous ne saurions dire pour le moment… D’après nos recherches, l’adjectif ne semble en tout cas pas venir d’Amérique. Alors serait-il bien de chez nous ? Et dû au vrai André Gide ? Nous nous refusons à le croire.

LJ

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Quand les généraux français lisaient « Ric et Rac »

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Source Gallica

Les gradés français ont toujours eu soin de bien lire, ceci pour bien diriger. Lucien Rebatet donne un intéressant témoignage de cette disposition à la lecture, du temps où nos meilleurs généraux attendaient vaillamment la reprise de la lutte dans la bonne ville de Vichy :

[Le capitaine Z.] portait sous le bras un bouquin jaune : Les Trophées du seigneur José Maria de Heredia. Je ne pus m’empêcher de manifester quelque surprise devant cette lecture parnassienne et insolite.

— Vous pouvez rire, fit-il, mais c’est pour m’apprendre à rédiger bref.

Un ou deux jours plus tard, en flânant au-dessus de la source des Célestins, je surprenais sans le vouloir les lectures intimes d’un général à trois étoiles. Assis derrière un petit kiosque, au bord d’une allée écartée, il était plongée profondément dans Ric et Rac.

Quand je racontai la chose, on rit beaucoup et on ne me crut pas trop. Mais à quelques temps de là, un de mes amis à son tour tomba sur un général qui lisait Ric et Rac. À sa description, je compris que ce n’était pas le mien.

Lucien Rebatet, Les Décombres

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Révolutions et élections

La barricade de la rue Soufflot, 24 juin 1848, par Horace Vernet

On cache beaucoup de choses aux Français en ces temps d’élection. Et par exemple la vraie nature du Front de gauche qui, au soulagement général des possédants, n’a pas fait le score attendu. Dieu merci, les médias ont veillé au grain. Ainsi, trois jours avant le premier tour, les honnêtes gens qui lisent Le Monde ont pu se féliciter de lire un courageux article dénonçant les références abjectes de M. Mélenchon. Que l’on y songe un peu, ce tribun rouge cite tranquillement Robespierre et Saint-Just, les « théoriciens de la Terreur » ! Et on laisse faire ça aujourd’hui, en plein XXIe siècle, à l’heure où le capitalisme a tant besoin d’être soutenu ! C’est écœurant.

De son côté, le « Petit Journal » de Canal +, toujours aussi impertinent, n’a pas manqué non plus de remarquer les drapeaux rouges de l’URSS qui flottaient lors de certains meetings de Jean-Luc Mélenchon. Et aussitôt d’en conclure qu’il y avait là de bien sinistres étendards qu’il eût mieux valu retirer comme Mme Le Pen dissimule ses nostalgiques de Vichy.

Mais puisque l’on parle de références révolutionnaires, voyons justement desquelles il s’agit lorsqu’elles sont utilisées par les deux principales formations de gauche, Front de Gauche et Parti Socialiste.

Chez M. Mélenchon, on n’y va pas par quatre chemins : on cite fièrement le Comité de salut public de 1793, la révolution ouvrière de juin 1848 et la Commune de 1871. Cela se passe de commentaire.

M. Hollande est plus ambigu. Tout en prenant des poses à la Jaurès, il prétend sans doute faire aussi bien en invoquant à son tour l’héritage révolutionnaire ; mais de quelles révolutions parle-t-il ?

De 1789 tout d’abord : on remarque qu’il s’agit là d’une référence bien plus paisible que 1793. Bien plus bourgeoise aussi. Il aurait pu, avec un peu d’audace, citer 1792 et la chute de la monarchie, mais non, il s’en tiendra à 89 et aux « grands principes », annonçant même être prêt à faire siéger l’Assemblée jusqu’au 4 août… Si ce n’est pas un clin d’œil révolutionnaire !

La seconde date invoquée est plus curieuse : 1830. Les Trois glorieuses, révolution ouvrière à son départ et bourgeoise à son arrivée, voilà qui découvre un peu plus son homme. Car veut-il nous faire croire que le roi des Français installé à cette occasion était bien préférable au roi de France qui le précédait sur le trône ? Que ce règne louis-philippard où prospérèrent comme jamais la Banque et la Finance qu’il entend combattre est une joyeuse référence à prendre en modèle ?

On tirera les conclusions qui s’imposent avec la troisième date citée par M. Hollande : 1848. Un point commun avec Mélenchon ? Certainement pas ! Il s’agit bien entendu de la révolution de février 1848, celle qui chassa Louis-Philippe pour installer au pouvoir une saine assemblée bourgeoise. Les complications intervenues ensuite par la faute de ces bruyants communistes à la tête desquels étaient Blanqui ou Barbès, voilà qui est nettement moins louable. Il va de soi que le Parti socialiste ne saurait accepter de pareils braillards et les périlleuses idées dont ils sont porteurs. D’ailleurs, quoi de moins étonnant de voir la Commune de Paris et ses 20 000 cadavres jetée aux oubliettes de la Hollandie ?

Décidément, l’Histoire nous renseigne mieux qu’un programme. Par ces références soi-disant révolutionnaires, M. Hollande montre à ses électeurs qu’il sera l’ami des honnêtes gens. Nous voilà soulagés.

K.

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Placandis Narcissae manibus

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Pour apaiser les mânes de Narcissa :

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Dans le Jardin botanique de Montpellier, le Cénotaphe de Narcissa, la fille du poète Edward Young, qui a tant fait rêver Gide et Valéry :

Narcissæ placandis manibus.

Ô frères ! tristes lys, je languis de beauté
Pour m’ètre désiré dans votre nudité,
Et vers vous, Nymphe, Nymphe, ô Nymphe des fontaines,
Je viens au pur silence offrir mes larmes vaines.

(suite)

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Comment le « Nouvel Obs » réinvente la publicité rédactionnelle

Dans son article intitulé : « Petits, mais costauds : la folie Folio 2 euros », Anne Crignon, du Nouvel Observateur, nous livre le cadeau d’anniversaire qu’elle a décidé d’offrir à Gallimard pour fêter les 10 ans de la collection Folio 2 euros.

Le principe est simple : vanter une idée originale, un succès foudroyant, une réussite autant littéraire qu’économique, et au passage cirer copieusement quelques pompes et jeter les concurrents aux oubliettes.

Voici comment la chose est présentée : avant, pour l’étudiant fauché, il y avait de petits livres de poche, forcément Folio, Madame Crignon ne connaissant apparemment pas d’autre maison, et forcément neufs (c’est un peu trivial de parler de livres d’occasion pour les pauvres quand on fête un anniversaire chez Gallimard, abstenons-nous).

« Et puis il arriva qu’un jour, chez Gallimard, un éditeur nommé Yvon Girard décida de faire de ce principe une ligne éditoriale : de grands auteurs à petits prix et petits textes. La série démarra avec l’euro en janvier 2002, par « Lettre au père », de Kafka, 96 pages. Succès immédiat. »

Ce brave Yvon qui, précise Anne, est depuis bras droit d’Antoine Gallimard (ça peut toujours servir), touché par la grâce, venait d’inventer une ligne éditoriale à lui tout seul, à moins qu’il n’ait fait que reprendre la bonne idée de Librio et de Mille et une nuits qui, depuis 1994 et 1993, publient sous cette forme de nombreux ouvrages avec des choix éditoriaux originaux. Malheureusement, on ne pourra pas compter sur Madame Crignon pour nous éclairer sur ce point.

Quand au « succès immédiat » et, aux 300 titres de la collection Folio 2 euros, Anne oublie que Librio compte 500 titres et Mille et une nuits à peu près autant… Mais, ça suffit, me direz-vous, ce n’est pas leur anniversaire à eux !

Et puis qu’importe si ces petits Folio 2 euros (contrairement aux Mille et une nuits par exemple) défigurent votre bibliothèque en affichant le prix sur le dos (mais aussi sur la couverture et la quatrième de couverture, c’est une si belle affaire !), car, parler d’argent ça ne se fait pas dans le monde de Madame Crignon, pas comme ces libraires qui : « s’agacent toutefois quand déferlent ces minilivres, car chaque ouvrage ne leur fait gagner qu’une vingtaine de centimes d’euro. D’autres sont des poètes, ils pensent que l’important, c’est de faire lire ».

Des libraires qui pensent gagner de l’argent en vendant des livres, quelle vulgarité (surtout si ça rogne les marges des éditeurs) ! Chez Gallimard on est poète et on n’a jamais aucun souci de la rentabilité. À se demander pourquoi, en vrai poète, Gallimard ne donne pas ses livres plutôt que de les vendre, mais c’est un autre débat.

Enfin, nous dit Madame Crignon avec gourmandise, Folio 2 euros, qui est une maison bien tenue, va désormais proposer des quizz littéraires pour les vacances, « du marketing au sens noble du terme » comme on dit chez Gallimard où on est poète.

Heureusement, qu’Anne est là pour rattraper le coup et préciser que contrairement à ce que l’on trouve dans ses articles : « l’offre est si variée que chaque lecteur y trouvera son bonheur ».

GV

Ps : signalons que Madame Crignon s’était déjà distinguée récemment en publiant dans le Nouvel Observateur un élogieux article d’une confrère du …Nouvel Observateur.

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Un roman : « Les Thibault » de Roger Martin du Gard

Couverture du premier volume des "Thibault".

Ce sont de vieux bouquins jaunis, découverts dans la bibliothèque grand-paternelle. La saga des Thibault, dont les premiers livres ont été achetés, à en croire la couverture, dans leur 8e édition de 1922, alors que Roger Martin du Gard n’avait même pas fini le 3e tome – sur 8 (7+ l’épilogue, grand absent de ladite bibliothèque). Les premières pages ne sont même pas toutes coupées, celles qui annoncent pendant 11 volumes (certains tomes se décomposent en plusieurs livres) les mêmes informations, le nombre de tirages, les livres déjà parus… On découvre au fil des pages, placés et déplacés au hasard des lectures successives, de petits feuillets publicitaires de la Nouvelle Revue Française, arborant en grosses lettres des noms comme celui de Gide.

(ATTENTION ! La suite révèle l’intrigue principale du roman)

Les Thibault est peut-être le plus long roman français jamais écrit si l’on excepte l’œuvre monumentale de Proust. Le titre semble ambigu dans un premier temps : dans la première partie, Le Cahier gris, les héros ne sont pas deux Thibault, mais seulement l’un d’eux, Jacques, et son ami Daniel de Fontanin. Le roman commence comme tous les romans imaginables, avec l’histoire d’un amour impossible, celui qui unit Jacques, fils de bourgeois catholique et Daniel, protestant de niveau social élevé malgré les frasques d’un père plus que volage. La correspondance des deux adolescents, surprise par leur professeur sous la forme d’un cahier gris, provoque un drame qui les pousse à fuir ensemble à Marseille, d’où ils veulent s’embarquer pour l’Afrique. Ce projet avorte, et ils doivent retourner à Paris sous la bonne garde d’Antoine, le frère aîné de Jacques.

Ces événements nous conduisent à la deuxième partie du roman, Le Pénitencier. Daniel et sa famille sont laissés largement en arrière, et l’intrigue se concentre essentiellement sur les deux frères et les relations qu’ils entretiennent – plus exactement sur les efforts multipliés d’Antoine pour nouer une relation de confiance et d’amitié avec son cadet. Le titre se réfère cette fois à l’institution pour jeunes délinquants où se retrouve Jacques, institution dont son père est le fondateur. Le fossé qui se creuse entre Jacques et son père Oscar Thibault est cette fois devenu complètement infranchissable.

La Belle Saison marque un tournant dans l’œuvre. Alors que la vie de Daniel s’est pour ainsi dire presque complètement effacée, celle de Jacques perd nettement de son intérêt – et pour cause, pourra-t-on dire, puisque c’est justement la « belle saison » est surtout pour lui la grande période de l’ennui. Heureusement pour le lecteur, qui n’a pas, lui, vocation à s’ennuyer, l’intrigue se resserre un peu plus d’Antoine, de ces combats en tant que médecin et de sa découverte de l’amour dans la personne de la belle Rachel. Mais alors que le frère aîné s’aveugle dans sa passion, un autre drame se joue, décisif celui-là : Jacques se retrouve pris entre deux feux, celui de son amour incestueux pour sa sœur par adoption Gise et celui de son amour paradoxal pour la petite sœur de Daniel, Jenny, qui non contente d’être protestante, le déteste. Cette accumulation de problèmes personnels le pousse à accomplir l’acte irréparable.

Contrairement à ce que pense son père, Jacques n’est pas parti se tuer, il a seulement rejoint les rangs des socialistes révolutionnaires genevois. C’est ce que découvre son frère Antoine à l’issue de la quatrième partie, La Consultation. Sans grand intérêt pour l’intrigue, c’est pourtant une étape intéressante dans l’évolution du personnage d’Antoine, qui, ayant fait de son art médical un rempart contre la vie, continue sa découverte de l’humanité. Avec La Sorellina, titre d’une nouvelle à caractère autobiographique écrite par Jacques, la saga des Thibault prend une tournure inattendue et quelque peu décevante, qui est malheureusement également le signe des trois livres composant la longue septième partie. L’avant-dernière, La Mort du père, mêle déjà de façon plus ou moins heureuse le ton romanesque des premiers livres à celui militant et – osons le mot – souvent barbant des derniers.

La septième partie s’intitule L’Été 1914. Sans doute tout est-il dit avec ces mots. Elle décrit l’ascension inexorable de la Grande Guerre, les espoirs de plus en plus futiles auxquels se raccrochent les civils et quelques diplomates (Antoine ayant des accointances au ministère) et les combats de plus en plus absurdes de l’Internationale Ouvrière à laquelle appartient Jacques. Le ton militant et aride, un peu sottement coupé par des pages d’insipide niaiserie relatant les amours de Jenny et de Jacques, rend la lecture difficile, et l’on salue avec reconnaissance les retours faits auprès d’Antoine et des ses amis, dont les conversations et les inquiétudes, rendues avec justesse, témoignent mieux de l’effervescence qui règne alors en Europe que les colères et trop longs discours d’un Jacques. Les derniers chapitres renouent avec l’écriture romanesque, bien que celle-ci diffère presque autant de celle des premières parties que du manifeste. Mais le charme est pour ainsi dire brisé : le lecteur ne sait plus s’il lit un roman (historique) ou un programme politique, et le changement de ton (pour salutaire qu’il soit) est plus déstabilisant qu’autre chose. Si on ne peut occulter le fait que la rédaction de l’œuvre s’étale sur dix-huit ans (1922-1840), ce qui expliquerait assez bien la difficile cohésion d’un volume à l’autre, on peut en revanche regretter dans la dernière partie l’absence totale de Daniel, lâchement abandonné à son sort dans sa garnison de Lunéville et l’oubli quasi absolu d’Antoine après son départ pour le front – on le retrouve cependant dans l’Epilogue, qui relate sa lente agonie après qu’il a été gazé (malheureusement, ne possédant pas ce dernier volume, il m’est impossible d’en dire plus).

Notons enfin deux caractéristiques de l’écriture de Roger Martin du Gard : d’abord, que tous les protagonistes donnent à tour de bras des « coups de rein » (vigoureux la plupart du temps) ; ensuite que l’auteur a pour grande qualité de rendre palpables aussi bien les accents que les manières de parler, sans les transformer en caricatures et de créer ainsi des personnages bien réels, donnant une véritable présence et un ancrage fort dans la réalité à l’ensemble de l’œuvre.

LOULOTTE

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